Politique

Bourita en Mauritanie: lecture politique d’une visite pas comme les autres

via media24

La visite de deux jours de Nasser Bourita en Mauritanie est une visite « pas comme les autres » selon l’expert en géopolitique El Moussaoui El Ajlaoui qui évoque un début quasi historique de rapprochement politico-économique et sécuritaire entre les deux pays, et qui devrait déboucher sur un axe s’étendant jusqu’au Sénégal.

« C’est une visite vraiment différente des précédentes qui s’inscrit dans un nouveau contexte et une orientation inédite au niveau de la politique extérieure de la Mauritanie, notamment vis-à-vis du Maroc », avance le géopoliticien qui estime que ce rapprochement devrait permettre de tourner définitivement la page des relations bilatérales faites de hauts et de bas depuis la signature de l’accord de bon voisinage en 1970, soit un an après la reconnaissance marocaine de la Mauritanie.

« A l’occasion du voyage ministériel de Nasser Bourita en Mauritanie, beaucoup de messages positifs ont été envoyés en direction du Royaume, où on a notamment assisté à deux changements importants.

« Le premier a été politique car on a vu que le nouveau président mauritanien prenait ses distances avec son prédécesseur alors qu’il a été son dauphin et que Abdelaziz comptait beaucoup sur sa coopération.

« En désignant comme dauphin Mohamed Ould Cheikh El Ghazouani, l’ancien président Abdelaziz pensait qu’il pourrait l’utiliser à sa guise, comme l’avait fait Poutine avec Medvedev, mais il s’est lourdement trompé car un bateau ne peut pas être dirigé par deux pilotes.

« A elle-seule, cette prise de distance constitue un message fort sachant qu’on ne peut pas vraiment qualifier d’idylliques les rapports politiques qu’avait le précédent président avec le Maroc », souligne El Ajlaoui en faisant allusion au processus, en cours, de limogeages d’anciens fidèles de Abdelaziz et de réhabilitation de ses opposants.

Ainsi, on vient d’apprendre que le mandat d’arrêt déposé à Interpol par les autorités mauritaniennes contre l’opposant Mohamed O. Bouamatou qui était réfugié au Maroc a été annulé le 19 février.

« Au niveau politique, il y a indéniablement un rapprochement plus qu’inédit car Bourita a successivement été reçu par le Chef de l’Etat mauritanien, son Premier ministre et enfin par son homologue des AE.

« Ces trois rencontres montrent donc une nouvelle approche avec des relations pacifiées et saines et in fine un nouveau départ entre les deux pays.

« Il convient cependant de rappeler que le rapprochement actuel a commencé avec l’arrivée, en 2018, du ministre des Affaires étrangères Ismail Ould Cheikh Ahmed qui a complètement changé la donne.

« En effet, au niveau du dossier du Sahara, c’était la première fois qu’un ministre déclarait publiquement que la Mauritanie était favorable à une solution permettant de satisfaire toutes les parties et pas, comme auparavant, le ‘peuple sahraoui en priorité ».

« Le 2e changement qui risque d’impacter les relations économiques avec le Maroc concerne la découverte récente d’un champ pétrolifère et gazier à la frontière entre la Mauritanie et le Sénégal.

« Au regard de l’importance des découvertes, il est fort probable que les premières exportations vers l’Europe commenceront à partir de 2022.

« Sachant que le Maroc dispose déjà d’une infrastructure permettant d’exporter le gaz et le pétrole vers le vieux continent, on s’achemine vers la constitution d’un nouvel axe commercial Dakar-Nouakchott-Rabat.

« En effet, il serait bien plus rentable pour la Mauritanie et le Sénégal d’utiliser le gazoduc Maghreb-Europe plutôt que d’envoyer ces énergies fossiles par bateau ou en construisant de nouvelles installations très coûteuses.

« A partir de là, on peut donc en déduire que la géopolitique du nord-ouest africain est en voie de transformation et de migration vers un nouvel espace économique et référent constitué des trois pays.

« Hormis les volets politiques et économiques, il faut noter l’autre rapprochement important avec la multiplication récente de visites réciproques de responsables sécuritaires et militaires de haut niveau.

« Des rencontres nécessaires pour se concerter et faire face à des attaques terroristes qui ne cessent de se multiplier aux frontières mauritaniennes.

« Ainsi, il y a moins de 15 jours, le groupe Etat islamique du grand Sahara dirigé par un ancien du polisario, Adnane Abou Walid al-Sahraoui, a attaqué un camp militaire algérien aux frontières du Mali et de l’Algérie à côté de Badji Mokhtar, ville proche du camp ‘Dakhla’ du polisario.

« En outre, une deuxième attaque, qui a également eu lieu près de la frontière mauritanienne, était dirigée contre un camp militaire malien dans la ville de Nema au sud-est de la Mauritanie.

« Ces attaques qui font tâche d’huile, fruit d’une coopération entre l’EI et le front Al Nosra, constituent une grande menace pour la région ainsi que pour la stabilité de la Mauritanie.

« Les Mauritaniens ont donc compris la nécessité de tisser des liens sécuritaires avec le Maroc en adoptant une approche commune pour contenir le risque terroriste qui menace leur régime mais aussi leurs intérêts économiques comme les futures exportations de gaz par l’axe Dakar-Nouakchott-Rabat.

« En termes de rapports bilatéraux, le président El Ghazaouani a donc enclenché un vrai changement que notre diplomatie se doit de saisir.

« C’est en effet une occasion historique de renforcer une fois pour toutes nos relations en essayant toutefois de ne pas créer de nouvelles failles qui pourraient tout remettre en question », recommande El Ajlaoui.

D’ordinaire plus circonspect, le géopoliticien se veut très optimiste en se basant sur le fait que El Ghazaouani serait en train de se débarrasser progressivement des tenants de l’ex-régime qui étaient beaucoup plus proches de l’Algérie que du Royaume.

Interrogé sur la réaction de l’Algérie, dont le président Tebboune multiplie les interventions sur la scène internationale, notre interlocuteur pense que ce pays n’a plus les moyens d’instrumentaliser la carte mauritanienne.

« Au regard de leur situation économique sinistrée, les Mauritaniens ont compris que les largesses financières de l’ère Bouteflika étaient bel et bien révolues et qu’ils avaient plus intérêt à se rapprocher du Maroc que d’un régime à bout de souffle financièrement.

« De plus, sachant que la Cedeao vit plusieurs problèmes avec notamment la fermeture des frontières terrestres du Nigéria (première force économique d’Afrique) avec ses 4 voisins (Bénin, Niger, Tchad et Cameroun), l’axe Maroc-Mauritanie-Sénégal est le seul qui pourrait avoir un vrai impact au niveau socio- économique.

« Comme la Mauritanie et le Sénégal ont vraiment besoin d’un nouvel espace pour développer leurs marchés et leur économie, la carte du Maroc devient par conséquent de plus en plus incontournable.

« Au final, il faut remonter à 1970, année de signature de l’accord de bon voisinage entre les deux pays pour retrouver une pareille unité », conclut Al Ajlaoui qui ajoute qu’après les hauts et les bas des relations bilatérales, le nouveau président mauritanien est en train de prendre rendez-vous avec l’histoire…

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